Compagnie Cirkul’R

Chroniques de rue

Carnaval de Viareggio : les géants de papier mâché

Par la compagnie Cirkul’R · · lecture 15 min

Char géant sur le front de mer de Viareggio : une sorcière noire tenant une pomme, entourée d'un dragon vert et de fruits, devant une foule immense
L'ultima Biancaneve, char de Jacopo Allegrucci, vainqueur en 2019. Photo : Andrea Mazzi Viareggio, CC BY-SA 4.0.

Il était une fois une petite ville de chantiers navals, sur la côte toscane, où l'on savait plier le bois, calfater les coques et faire tourner des treuils. Un jour, ses habitants décidèrent de construire autre chose que des bateaux : des géants. Des géants de vingt mètres, faits de papier journal et de colle de farine, qui roulent des yeux, ouvrent la bouche et se moquent des puissants. Bienvenue à Viareggio, capitale mondiale du char de carnaval.

1873 : né à la terrasse d'un café

Tout commence à une table du Caffè del Casinò. Une poignée de jeunes bourgeois de Viareggio décide de faire défiler des calèches décorées le jour du mardi gras. Ils voulaient, raconte la tradition, protester contre les impôts. Le mardi gras 1873, les calèches descendent la via Regia : le carnaval de Viareggio est né. La même année, de l'autre côté de la frontière, Nice crée son Comité des fêtes. Les deux grands carnavals de chars de la Méditerranée sont jumeaux.

Au début des années 1880, un premier char décoré est primé : I quattro mori, une copie du monument des Quatre Maures de Livourne. Les chars sont alors faits de bois, de plâtre et de toile de jute, sculptés par les charpentiers navals de la ville. Ce détail compte : tout le savoir-faire de Viareggio vient du port. En 1905, le défilé quitte la via Regia pour la promenade du front de mer, où il roule encore aujourd'hui.

1925 : la révolution du papier

En 1923, le Carro di Pierrot d'Umberto Giampieri fait sensation : c'est le premier géant qui tourne la tête et roule des yeux, grâce aux mécanismes des techniciens des chantiers navals. Mais un problème demeure : le bois et le plâtre sont lourds. Plus un char grandit, plus il devient impossible à déplacer.

En 1925, le peintre et sculpteur Antonio D'Arliano trouve la solution. Il presse des couches de papier journal trempé dans de la colle de farine à l'intérieur de moules en plâtre. Une fois sec, le papier forme une coque rigide, solide et étonnamment légère. C'est la carta a calco, le « papier moulé ». Son char, I cavalieri del Carnevale, remporte le premier prix. Le bois disparaît, et les chars se mettent à pousser vers le ciel.

Précisons-le : D'Arliano n'a pas inventé le papier mâché, connu depuis longtemps. Il a inventé la façon de le mouler dans le plâtre, qui permet de fabriquer des pièces géantes, régulières et légères. C'est cette méthode qui a fait la gloire de Viareggio.

La recette d'un géant de papier

Un visage sculpté, moitié en argile, moitié recouvert de son moule en plâtre blanc
Le modèle en argile et un morceau de son moule en plâtre, première étape de la carta a calco. Photo : Simone Politi (carriste), CC BY-SA 4.0.

Aujourd'hui encore, un char de première catégorie se fabrique à peu près comme au temps de D'Arliano. Voici les étapes :

  1. Le dessin. L'été, le carriste dessine son projet, le bozzetto, et le présente au concours de la Fondation du carnaval.
  2. Le squelette. Une structure de fer et de bois est montée sur le châssis roulant.
  3. L'argile. Chaque figure, ou chaque morceau de figure géante, est sculptée à la main dans l'argile.
  4. Le moule. On recouvre l'argile de plâtre pour obtenir un moule en creux, puis on retire l'argile.
  5. Le papier. Dans le moule, on presse des couches de papier journal trempé dans une colle de farine et d'eau. On alterne souvent papier gris et papier rose pour savoir où l'on en est. Les carristes utilisent environ cinq tonnes de journaux par an.
  6. Le démoulage. La coque de papier, sèche et rigide, sort du moule.
  7. L'assemblage. Les coques sont fixées sur le squelette de fer.
  8. La peinture. Ponçage, apprêt, peinture, puis un vernis qui protège de la pluie de février.
  9. Les mouvements. Têtes, yeux, bras et bustes qui s'ouvrent sont actionnés par des mécanismes, autrefois à manivelle, aujourd'hui hydrauliques et électriques.
Dans un hangar, une énorme tête de clown en papier mâché peint, couronnée et tirant la langue, attend d'être montée sur un char
Une pièce en papier mâché attend son assemblage dans un hangar de Viareggio. Photo : Deborah75, CC BY-SA 4.0.

Les chiffres donnent le vertige. Un char de première catégorie mesure une vingtaine de mètres de haut, une douzaine de large, et pèse 30 à 40 tonnes. Il demande six à huit mois de travail à une équipe de sculpteurs, peintres, forgerons, mécaniciens et couturières, et coûte plus de 140 000 euros. Le jour du défilé, plus de deux cents personnes costumées dansent sur et autour de lui.

Burlamacco, le masque de la plage

Statue de Burlamacco perchée sur un mât, bras ouverts, en costume à damier rouge et blanc avec une cape noire
Burlamacco, le masque de Viareggio, personnage créé par Uberto Bonetti en 1930. Photo : Sailko, CC BY 2.5.

Chaque grande ville italienne a son masque : Arlequin à Bergame, Polichinelle à Naples, le docteur Balanzone à Bologne. Viareggio a le sien depuis 1930, et c'est le plus jeune de la famille. L'artiste Uberto Bonetti dessine Burlamacco, qui apparaît sur l'affiche de 1931 aux côtés d'Ondina, une baigneuse en maillot qui incarne l'été.

Burlamacco est un patchwork de la commedia dell'arte : le losange d'Arlequin en damier rouge et blanc, aux couleurs des parasols de la plage, le pompon de Pierrot, la grande collerette du capitaine Spaventa, le calot rouge de Rugantino et la cape noire du docteur Balanzone. Son nom viendrait soit du peintre Buffalmacco, héros farceur du Décaméron, soit du canal Burlamacca qui traverse le port. Les deux histoires se racontent.

Guerres, fascisme et incendie

Le carnaval de Viareggio n'a pas toujours défilé. Il s'arrête pendant les deux guerres mondiales, de 1915 à 1920 puis de 1941 à 1945. En 1922, il n'a pas lieu : quelques mois plus tôt, des squadristes fascistes avaient saccagé le local des charpentiers et calfats du port, et deux jeunes ouvriers avaient été tués. Sous le fascisme, la satire est surveillée.

En 1946, dans une ville bombardée, on relance la fête grâce à une loterie dont le gros lot est… un veau. En 1948, les carristes s'installent dans les premiers grands hangars. En 1954, le défilé passe en direct sur la RAI, l'année même où la télévision italienne commence à émettre. En 1958, toute l'Europe le regarde en Eurovision.

Puis vient la nuit du 29 juin 1960. Un incendie ravage les hangars : les outils, les moules et les chars partent en fumée. Huit mois plus tard, pourtant, le carnaval défile, construit dans des hangars neufs et plus grands. Viareggio ne renonce jamais.

Les maîtres carristes

Une araignée métallique géante aux longues pattes argentées, dans un nuage de fumée
La Rete (la toile), char d'Alessandro Avanzini, vainqueur en 2014. Photo : Sailko, CC BY 3.0.

À Viareggio, les constructeurs de chars sont des artistes respectés, et souvent des dynasties. Dans l'entre-deux-guerres, Antonio D'Arliano et Alfredo Pardini se disputent les premiers prix. Après-guerre viennent Sergio Baroni, puis Silvano Avanzini, dont le fils Alessandro gagnera à son tour.

Le plus grand reste Arnaldo Galli (1926-2019) : près de vingt victoires entre 1962 et 2004, un record. Pour le centenaire de 1973, il construit hors concours Guerra e pace, surnommé « La Bomba » : un obus de 20 mètres et 35 tonnes qui s'ouvre sur les cinq anneaux olympiques, dans lesquels tournent des clowns. Beaucoup le considèrent comme le plus beau char de l'histoire. Galli a aussi travaillé pour le cinéma de Fellini et fabriqué les figures géantes de la cérémonie d'ouverture de la Coupe du monde de football 1990.

Char géant : une grande femme en robe rouge et fleurs dans les cheveux, devant des immeubles colorés, au-dessus de la foule
Adelante, char de Gilbert Lebigre et Corinne Roger, 2019. Photo : Andrea Mazzi Viareggio, CC BY-SA 4.0.

Il y a même un Français parmi les grands noms : Gilbert Lebigre, installé à Viareggio dès 1980 avec sa compagne Corinne Roger. Le couple gagne en 1988 avec un char sur Madonna, puis en 2004 et en 2012. Ils ont fait descendre le spectacle du char vers la rue, avec des artistes qui jouent au sol. Après la mort de Gilbert en 2016, Corinne et leurs enfants remportent encore le premier prix en 2020.

Char monumental couvert d'immenses coquelicots rouges entourant des soldats, sur le front de mer
Papaveri rossi (coquelicots rouges), char d'Umberto, Stefano et Michele Cinquini, vainqueur en 2018. Photo : Andrea Mazzi Viareggio, CC BY-SA 4.0.

La nouvelle génération est déjà là : les frères Cinquini, Jacopo Allegrucci (quatre victoires, dont trois de suite de 2022 à 2024), Carlo et Lorenzo Lombardi, et Luca Bertozzi, vainqueur en 2026 avec un loup géant, In bocca al lupo.

Le rire qui pique

Photographie de 1986 : un monstre orange hirsute trône sur une énorme cacahuète, au-dessus d'une foule
Un char du carnaval de 1986. Photo : RThiele, CC BY-SA 3.0.

Le char de Viareggio est d'abord une caricature géante. Le carnaval s'est toujours emparé de l'actualité : le télégraphe de Marconi dès 1903, Mao en 1970, la « guerre des étoiles » de Reagan en 1986, l'affaire Clinton-Lewinsky en 1999. En 2019, Fabrizio Galli, le fils d'Arnaldo, fait défiler un Donald Trump en armure dorée, un aigle sur une épaule et Vladimir Poutine sur l'autre : la photo fait le tour de la presse mondiale.

Char géant formé d'écrans et de portes suspendus, marqués de logos d'internet, au-dessus de la foule
Non entrare in quel portale (« n'entre pas dans ce portail »), char de Fabrizio Galli sur les dangers d'internet, 2014. Photo : Sailko, CC BY 3.0.

Les puissants en papier mâché

Char géant en forme d'hémicycle parlementaire : des personnages en costume sur les bancs, un clown au nez rouge au centre, des têtes géantes au sommet et des pom-pom girls au premier plan
Uère iz ze party? (« Où est la fête ? »), char de Gilbert Lebigre et Corinne Roger, 2008 : le Parlement italien transformé en théâtre de clowns. Photo : Sailko, CC BY 2.5.

Caricaturer un homme politique en géant de vingt mètres, c'est le cœur du métier de carriste. La recette est celle du dessin de presse, en trois dimensions : une tête énorme, des traits exagérés jusqu'à l'absurde, un corps minuscule ou un costume qui en dit long, et une mise en scène qui raconte l'actualité en un coup d'œil. Les mécanismes font le reste : le puissant roule des yeux, ouvre la bouche, hoche la tête au-dessus de la foule. Personne n'est épargné. En 2008, Gilbert Lebigre et Corinne Roger transforment le Parlement italien en cirque, avec le président du Conseil en clown. Sur la photo, on aperçoit même le numéro à composer pour voter par SMS pour ce char. Et les dirigeants étrangers y passent aussi, des présidents américains aux chefs d'État européens.

Les présidents français sur le gril

La France n'échappe pas aux carristes. En 1960, Silvano Avanzini remporte le premier prix avec Carnevale al vertice : de Gaulle, Eisenhower, Khrouchtchev et Macmillan y cherchent un bien fragile équilibre de la paix. En 2012, Priscilla Borri et Simone Politi décrochent la deuxième place avec Grandeur : un Nicolas Sarkozy en Napoléon, cabré sur un cheval blanc comme dans le célèbre tableau de David, devant un Arc de Triomphe qui vacille, entre un escalier tricolore et deux canons. Mario Monti et Angela Merkel sont de la fête. En 2016, Gilbert Lebigre et Corinne Roger montrent Matteo Salvini serrant contre lui une « poupée tueuse » au visage de Marine Le Pen. Emmanuel Macron, lui, s'est surtout glissé dans des groupes masqués, en mouton puis en caméléon.

Voir le char de Sarkozy en Napoléon (2012) : la photo et la fiche du char Grandeur sur WikiCarnevaleViareggio.

La satire a pourtant ses limites. En 2015, après l'attentat contre Charlie Hebdo, le préfet interdit toute allusion au journal sur les chars, pour des raisons de sécurité. Les carristes en débattent. L'un d'eux résume : « pas de la censure, du bon sens », car chaque char porte plus de deux cents personnes devant une foule immense.

La Cittadella et le concours aujourd'hui

Grande place de la Cittadella avec une tête de cheval géante en papier mâché, devant les hangars
La Cittadella del Carnevale, ensemble de hangars-ateliers inauguré fin 2001. Photo : Sailko, CC BY 2.5.

Depuis la fin de 2001, les carristes travaillent dans la Cittadella del Carnevale : seize hangars-ateliers géants disposés autour d'une grande place ovale, la piazza Burlamacco. Un musée du carnaval y a ouvert en 2017. On peut y voir naître les chars d'une année sur l'autre.

De nuit, un masque costumé en Pierrot argenté défile devant la foule et des chars illuminés
Un masque du défilé de nuit, 2019. Photo : Mehrdad.t1987, CC BY-SA 4.0.

Le concours oppose plusieurs catégories : les grands chars de première catégorie, ceux de deuxième catégorie, les groupes masqués et les masques isolés. Un jury de personnalités du spectacle, de l'art et de la culture les départage. Les défilés, de jour et de nuit, se succèdent pendant environ un mois sur un circuit de deux kilomètres au bord de la mer, et attirent plusieurs centaines de milliers de spectateurs. Le dernier défilé se termine par la proclamation des vainqueurs et un feu d'artifice. En 2021, à cause de la pandémie, Viareggio a défilé pour la première fois de son histoire… en septembre.

Dates des défilés, billets, visites de la Cittadella : tout est sur le site officiel du Carnaval de Viareggio.

Char géant : un clown en marinière tenant un parapluie, devant une grande roue de fête foraine
Ridi pagliaccio !, carnaval du 150e anniversaire, 2023. Photo : Cristina Maioglio, CC BY-SA 4.0.

Les autres carnavals de chars en Italie

Viareggio n'est pas seul. Plusieurs villes italiennes se disputent même le titre de « plus ancien carnaval d'Italie », chacune avec ses arguments :

Lanceurs d'oranges casqués sur une charrette, face aux équipes à pied, des oranges volent dans l'air
La bataille des oranges au carnaval d'Ivrea, 2008. Photo : Laurom, domaine public.

Et puis il y a Ivrea, dans le Piémont, et sa spectaculaire bataille des oranges. Selon la légende, la fille d'un meunier, Violetta, aurait tranché la tête du tyran de la ville. Chaque année, des milliers de lanceurs à pied, le peuple, affrontent les équipages des charrettes, les soldats du tyran, à coups d'oranges invendables venues de Sicile et de Calabre. Quant à Venise, son carnaval est une fête de masques, pas de chars : le parfait contraire de Viareggio.

Viareggio et Nice, les rivales

Char géant inspiré du Magicien d'Oz : l'homme de fer-blanc, Dorothy en robe jaune et un lion, sous le slogan Home sweet home
Home sweet home, char de Corinne Roger et de la famille Lebigre, vainqueur en 2020. Photo : Andrea Mazzi Viareggio, CC BY-SA 4.0.

Nées la même année, en 1873, les deux stations balnéaires sont rivales dès le départ. En 1885, un char de Viareggio lance même un défi à Nice, pour le carnaval comme pour les bains de mer. Les deux villes partagent un même art du papier mâché et des grosses têtes, et beaucoup de familles de carnavaliers niçois portent des noms d'origine italienne : Nice est restée italienne jusqu'en 1860. En 1986, Nice, Venise et Viareggio se rapprochent officiellement. Et c'est un Français, Gilbert Lebigre, qui a triomphé à Viareggio. La rivalité est devenue une amitié.

Pour remonter aux origines de toutes ces fêtes, des Saturnales à Caramantran, lisez notre grande chronique : Histoire des carnavals et des parades.

Sources et pour aller plus loin

Crédits des images

Les chars restent l'œuvre de leurs carristes, cités dans chaque légende. Photographies sous licence libre, via Wikimedia Commons.