Chroniques de rue
Histoire des carnavals et des parades : 2 500 ans de monde à l'envers
Il était une fois une rue qui, quelques jours par an, n'appartenait plus à personne… ou plutôt à tout le monde. Le valet y devenait roi, le roi finissait sur le bûcher, les hommes portaient des robes et les ours des chapeaux. Depuis 2 500 ans, sous mille noms, les peuples d'Europe et d'ailleurs sortent masqués pour mettre le monde cul par-dessus tête. Voici l'histoire des carnavals et des parades, des chars de Dionysos aux géants des arts de la rue.
Avant le carnaval : dieux, navires et rois pour rire
Commençons par une mise en garde : le carnaval n'est pas une fête romaine qui aurait traversé les siècles en se cachant sous un masque. C'est une invention chrétienne du Moyen Âge, inséparable du Carême. Mais pour se construire, il a recyclé des gestes beaucoup plus anciens : le char qui promène un dieu, le roi pour rire, le maître qui sert son esclave, l'homme déguisé en bête. Les historiens, comme Jacques Heers, se méfient des « survivances païennes » trop belles pour être vraies. Les gestes, eux, sont bien là.
Le bateau à roues de Dionysos
Vers 500 avant notre ère, des potiers d'Athènes peignent sur leurs vases une scène étonnante : Dionysos, dieu du vin, assis dans un navire monté sur roues, tiré à travers la ville et escorté de satyres qui jouent de la flûte. C'est le plus ancien « char de parade » connu en Europe. Il précède de vingt-cinq siècles les chars de Nice et de Viareggio.
Les Saturnales : le monde à l'envers, version romaine
À Rome, à partir du 17 décembre, on fête Saturne. Pendant les Saturnales, on banquette, on joue aux dés et on s'offre des cadeaux. Surtout, on renverse l'ordre social : les esclaves dînent avec leurs maîtres, et tout le monde coiffe le bonnet des affranchis. Un « roi des Saturnales », tiré aux dés, peut ordonner n'importe quelle bêtise aux convives. Tout le monde n'aimait pas ce vacarme : Pline le Jeune raconte qu'il s'était fait aménager, dans sa villa, une chambre isolée où il se réfugiait pendant que la maison entière « résonnait des cris de fête ».
Une ourse en robe de dame
Au IIe siècle, l'écrivain Apulée décrit le cortège qui ouvre la saison de navigation en l'honneur d'Isis, le Navigium Isidis. Avant les prêtres défile une troupe déguisée qui ressemble furieusement à un carnaval : un faux soldat, un faux magistrat, un faux philosophe, un homme habillé en femme… et une ourse apprivoisée vêtue en matrone, portée en chaise, suivie d'un singe en bonnet phrygien et d'un âne à qui l'on a collé des ailes. C'est l'un des plus anciens défilés costumés décrits en détail.
En Provence, on se déguisait déjà en cerf
Aux calendes de janvier, dans tout l'Empire, on se déguise en cerf ou en vieille femme, et les hommes se travestissent. Les évêques tonnent contre ces pratiques, et parmi eux Césaire d'Arles, au VIe siècle. Autrement dit, les Provençaux se masquaient déjà en bêtes quatre siècles avant que le mot « carnaval » n'existe.
Le triomphe, ancêtre de la parade
Quand un général romain revenait vainqueur, il traversait la ville jusqu'au Capitole : butin, tableaux peints des batailles, captifs, musiciens, parfois des éléphants. C'est le prototype de la parade. Détail savoureux : les soldats avaient le droit de chanter des couplets grivois contre leur propre général. César lui-même fut moqué pour ses conquêtes amoureuses. Le rire protégeait le vainqueur de l'orgueil… et préparait déjà la satire des chars de carnaval.
D'où vient le mot « carnaval » ?
Le mot nous vient de l'italien carnevale, lui-même tiré du latin médiéval carnelevare, « ôter la viande ». Le carnaval, c'est le moment où l'on retire la viande de la table, juste avant le Carême. Le français l'emprunte au XIIIe siècle, sous la forme quarnivalle. Selon les philologues italiens, son plus ancien emploi connu n'a rien de festif : dans un document de l'abbaye de Subiaco, en 965, carnelevare désigne une échéance de loyer, comme on dirait aujourd'hui « payable à la Saint-Michel ».
Deux étymologies séduisantes circulent pourtant partout. La première fait venir « carnaval » de carrus navalis, le char-navire d'Isis. C'est joli, mais aucun texte latin n'emploie cette expression, et chez Apulée le navire d'Isis est porté puis lancé à la mer, pas roulé. La seconde, carne vale, « adieu la viande ! », est un calembour ancien, pas une étymologie.
En Provence, on dit Caramantran, de « carême-entrant » : les jours gras qui précèdent l'entrée en Carême. C'est aussi le nom du mannequin que l'on juge et que l'on brûle. Au Portugal et au Brésil, l'ancien nom du carnaval, entrudo, veut dire « entrée » (en Carême).
Le Moyen Âge : le gras contre le maigre
Pour comprendre le carnaval, il faut regarder le calendrier. Le Carême, ce sont quarante jours de jeûne avant Pâques : pas de viande, pas de fête, pas de noces. Juste avant, on vide les garde-manger et on se lâche. La période grasse culmine aux « jours gras », jusqu'au Mardi gras. Le mercredi des Cendres sonne la fin de la récréation. Comme Pâques change de date chaque année, le carnaval aussi.
Les gens du Moyen Âge ont mis ce calendrier en scène sous la forme d'une bataille : le combat de Carnaval et Carême. Dès le XIIIe siècle, un fabliau raconte la guerre entre Charnage (la viande) et Carême. En 1559, Bruegel en tire son célèbre tableau : Carnaval, ventru, à cheval sur un tonneau, brandit une broche garnie d'une tête de cochon ; Carême, maigre, lui répond avec une pelle à four où se battent deux harengs.
Charivaris et fête des Fous
Le charivari est un chahut nocturne : casseroles, cornes et masques contre le veuf qui se remarie ou le couple mal assorti. Vers 1316, un manuscrit parisien, le Roman de Fauvel, en donne la première image : une bande masquée vient troubler la nuit de noces de Fauvel, cheval devenu roi.
On parle aussi beaucoup de la fête des Fous, où de jeunes clercs élisaient un « évêque des fous » autour du 1er janvier. À Beauvais et à Sens, on chantait même une prose en l'honneur de l'âne. L'image d'orgies sacrilèges dans les cathédrales vient pourtant surtout de ses censeurs. L'historien Max Harris a montré qu'il s'agissait d'abord d'une liturgie joyeuse et autorisée.
Le bal des Ardents
Le 28 janvier 1393, à Paris, le roi Charles VI et cinq compagnons se déguisent en « hommes sauvages », couverts de lin enduit de poix, pour un charivari. Une torche s'approche de trop près : quatre des danseurs meurent brûlés. Le roi ne doit la vie qu'à la duchesse de Berry, qui l'enveloppe dans sa robe. La chronique de Froissart rendra l'histoire célèbre.
Le procès de Caramantran
Partout en Europe, le carnaval finit mal pour son roi. En Provence, Caramantran, mannequin de paille et de chiffons, est promené dans les rues puis accusé de tous les malheurs de l'année : le gel, la sécheresse, les impôts, les maris trompés. Il a un procureur, il a un avocat, il est toujours condamné. Puis il brûle. En chassant ce bouc émissaire, la communauté se purifie avant le Carême. La tradition est bien vivante, de Sausset-les-Pins à Marseille.
Au XXe siècle, le penseur russe Mikhaïl Bakhtine a fait du carnaval le symbole du monde à l'envers : le rire populaire qui rabaisse les puissants et régénère tout le monde, la place publique où tous sont égaux pour un temps. C'est vrai, mais pas toujours. Le carnaval a aussi servi de soupape tolérée par le pouvoir, et parfois de prétexte à la violence. La suite de l'histoire le montre.
Bougies, masques et bœuf gras : l'époque moderne
Rome, la course et les bougies
En 1466, le pape Paul II installe le carnaval sur la grande rue de Rome, qui y gagnera son nom de Corso (la course). On y fait courir des ânes, des vieillards… et des chevaux sans cavalier, les barberi, jusqu'en 1882. La fête a aussi sa face sombre : de 1466 à 1668, la « course des Juifs » oblige les Juifs de Rome à courir sous les moqueries, jusqu'à ce que Clément IX l'abolisse. Le monde à l'envers sait aussi humilier.
Le dernier soir, c'est la fête des moccoletti : chacun tient une petite bougie et tente d'éteindre celle du voisin en lui criant gaiement « Sia ammazzato chi non porta moccolo ! » (« Mort à qui n'a pas de bougie ! »). Goethe en fait la chute de son Carnaval romain (1789).
En Italie toujours, la commedia dell'arte, attestée dès le milieu du XVIe siècle, fournit à toute l'Europe ses masques, Arlequin, Pantalon et le Docteur.
Venise, le carnaval des masques
Dès 1094, un document du doge Vitale Falier mentionne des divertissements publics, et en 1296 le Sénat fait du dernier jour avant le Carême un jour férié. À Venise, le carnaval s'étend de la Saint-Étienne, le 26 décembre, jusqu'au mercredi des Cendres. Les fabricants de masques, les mascareri, ont leurs statuts depuis 1436. Le masque roi est la bauta : un visage blanc au menton saillant, porté avec une grande cape noire et un tricorne, qui permet de boire et de manger sans se démasquer. Les femmes portent la moretta, un petit ovale de velours noir que l'on tient en mordant un bouton : impossible de parler sans se dévoiler. On joue masqué au Ridotto, la maison de jeu ouverte en 1638, jusqu'à sa fermeture en 1774.
Le jeudi gras, sur la Piazzetta, les deux camps rivaux de la ville, Castellani et Nicolotti, s'affrontent en bâtissant des pyramides humaines, les « forces d'Hercule ». À partir de 1548, un funambule monte même sur une corde tendue jusqu'au sommet du campanile de Saint-Marc : c'est le « vol du Turc ». Après un accident mortel en 1759, on le remplace par une colombe en bois. Le vol humain ne revient qu'en 2001, sous le nom de « vol de l'Ange ». Des acrobates de rue avant l'heure ! Avec la chute de la République en 1797, le carnaval s'éteint pour près de deux siècles. Il renaît en 1979, grâce aux habitants et à la ville. Quant au fameux masque de médecin de peste, il n'était pas, à l'origine, un masque de carnaval.
Romans, 1580 : le carnaval qui tourna au massacre
En février 1580, à Romans, dans le Dauphiné, le carnaval sert de théâtre à un règlement de comptes : sous les masques, les notables font assassiner le drapier Jean Serve, dit Paumier, chef du parti populaire, et une vingtaine d'artisans sont tués. L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie en a tiré un livre célèbre, Le Carnaval de Romans (1979).
Paris et son Bœuf gras
À Paris, le roi du carnaval est… un bœuf. Les garçons bouchers promènent un bœuf gras enrubanné, monté par un enfant qui figure l'Amour. En 1739, ils le font même monter jusqu'au Palais de justice pour saluer le premier président du Parlement. La Révolution s'en méfie : le 31 janvier 1790, Paris interdit les masques, de peur que des royalistes ne complotent dessous. Le Bœuf gras revient en 1805, défile presque chaque année jusqu'en 1870, puis renaît en 1896.
1873 : le carnaval devient spectacle
Au XIXe siècle, les bourgeois trouvent le carnaval de rue trop violent : on s'y bombarde de farine, d'œufs et de boulettes de plâtre. Les élites le reprennent en main et inventent le carnaval moderne : des comités des fêtes, des chars à thème, un souverain de carnaval, des tribunes payantes, des affiches et des trains de touristes. Le carnaval passe de la fête où l'on joue à la fête que l'on regarde.
Cologne ouvre la voie : le 10 février 1823, son tout nouveau comité organise le premier grand défilé du Rosenmontag, le lundi des Roses. Puis vient une année magique, 1873. À Nice, Andriot Saëtone fonde le Comité des fêtes et lance le premier corso de chars. En 1876, la première bataille de fleurs envahit la Promenade des Anglais, devant les riches hivernants. La même année 1873, à Viareggio, en Toscane, une poignée de jeunes gens fait défiler des calèches décorées le jour du mardi gras.
Viareggio va inventer le char moderne. En 1925, le peintre Antonio D'Arliano a l'idée de presser du papier journal collé à la farine dans des moules en plâtre. Le papier moulé est léger et solide : les chars se mettent à grandir, jusqu'à une vingtaine de mètres de haut aujourd'hui. Nice perfectionne de son côté la technique du carton-pâte et ses célèbres « grosses têtes ». Pour tout savoir sur ces géants de papier, lisez notre chronique Carnaval de Viareggio : les géants de papier mâché.
Et les confettis ? À l'origine, en Italie, les confetti sont des dragées que l'on se jette à la figure, puis des boulettes de plâtre qui crèvent les yeux. Vers 1875, à Milan, l'ingénieur Enrico Mangili a une idée de génie : il récupère les petites rondelles de papier perforé qui servent de litière dans les élevages de vers à soie, et les vend. Le confetti de papier est né. Trieste revendique aussi l'invention, mais sur la foi d'un témoignage recueilli quatre-vingts ans plus tard.
Le tour du monde des carnavals
Le carnaval traverse l'Atlantique avec les colons français, espagnols et portugais. En Amérique, il se mêle aux cultures africaines et amérindiennes et devient souvent une fête de résistance autant que de réjouissance.
La Nouvelle-Orléans : Mardi Gras
On raconte souvent que l'explorateur Iberville a fêté le premier Mardi gras d'Amérique en 1699. En réalité, il a seulement baptisé un lieu « Pointe du Mardi Gras », et son journal ne parle d'aucune fête. Les premières célébrations attestées ont lieu à Mobile, en 1703. À La Nouvelle-Orléans, le 24 février 1857, la Mistick Krewe of Comus invente un modèle qui fera école : une société secrète, un défilé à thème éclairé aux flambeaux, un grand bal. Rex, « roi du carnaval », suit en 1872. Ces krewes furent longtemps réservées aux Blancs. La communauté afro-américaine répondit avec la krewe Zulu (1909) et les Mardi Gras Indians.
Rio : de l'entrudo au Sambódromo
Au Brésil, l'entrudo portugais était une immense bataille d'eau et de farine, interdite en 1853. Le carnaval de Rio se réinvente ensuite au fil des sociétés, des cortèges et des blocos. En 1928 naît Deixa Falar, considérée par la tradition comme la première école de samba. Le 2 mars 1984, l'architecte Oscar Niemeyer inaugure le Sambódromo, construit en environ 120 jours. Sous ses gradins, le reste de l'année, il y avait des salles de classe.
Le premier concours d'écoles de samba a lieu le 7 février 1932, sur la Praça Onze : dix-neuf écoles défilent et Mangueira l'emporte avec les sambas de Cartola. Aujourd'hui, les douze écoles de l'élite défilent chacune pendant 60 à 70 minutes devant plus de 70 000 spectateurs, avec plusieurs milliers de membres, au moins 200 percussionnistes, des chars géants et des danseuses en costumes de plumes. Un jury les note sur neuf critères, de la batterie aux chars en passant par les costumes. Chaque année, le maire remet les clés de la ville au roi Momo, couronné pour la première fois en 1933. Et dans la rue, le carnaval appartient aux blocos : le plus ancien, le Cordão da Bola Preta, fondé en 1918, entraîne encore des centaines de milliers de fêtards.
Trinidad et Londres : le carnaval de la liberté
À Trinidad, après l'abolition de l'esclavage (1838), les affranchis s'emparent du carnaval avec le Canboulay, une procession aux flambeaux. En février 1881, quelque 150 policiers viennent confisquer tambours et torches : ils sont mis en déroute à coups de bâtons. L'interdiction des tambours qui suivit poussera, au XXe siècle, à inventer le steelpan. À Londres, après les émeutes racistes de 1958, la journaliste trinidadienne Claudia Jones organise un premier « Caribbean Carnival » en salle (1959). En août 1966, lors d'une fête de quartier à Notting Hill, le musicien Russell Henderson part faire un tour dans les rues avec son steelband : la foule le suit, et le carnaval de Notting Hill est né.
Bâle, Binche, Oruro : lanternes, plumes et diables
À Bâle, le lundi qui suit le mercredi des Cendres, à 4 heures du matin précises, toute la ville éteint ses lumières : c'est le Morgestraich. Seules brillent les lanternes peintes des cliques, au son des fifres et des tambours. À Binche, en Belgique, des centaines de Gilles en sabots, grelots et chapeaux de plumes d'autruche dansent le Mardi gras en lançant des oranges.
À Oruro, en Bolivie, un ancien culte andin s'est fondu dans la dévotion à la Vierge du Socavón, protectrice des mineurs. Plus de 28 000 danseurs y défilent, dont les diables masqués de la Diablada.
Les carnavals inscrits au patrimoine de l'UNESCO
Une vingtaine de carnavals et de traditions carnavalesques sont inscrits au patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Parmi eux : Oruro (2001), Binche et Barranquilla (2003), les géants et dragons processionnels de Belgique et de France (2005), Mohács (2009), le frevo de Recife (2012), Granville, seul carnaval français (2016), et Bâle (2017). Contrairement à une idée répandue, ni Rio, ni Venise, ni Nice, ni La Nouvelle-Orléans n'y figurent. Et en 2019, le carnaval d'Alost, en Belgique, est devenu le premier élément retiré de la liste, après des chars jugés antisémites. Le monde à l'envers a ses limites.
Géants, parades et déambulations
Le carnaval n'est qu'une des familles de défilés. L'histoire de la parade, c'est surtout l'histoire de qui a le droit d'occuper la rue : le pouvoir avec ses triomphes et ses entrées royales, le sacré avec ses processions, la communauté avec ses géants et ses carnavals, le commerce avec ses parades publicitaires, et enfin les artistes.
Entrées royales et processions
Du XIVe au XVIIe siècle, quand un souverain entre dans une ville, on lui joue des tableaux vivants sur des estrades. Le 22 août 1389, pour l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris, on reconstitue même une croisade, avec Richard Cœur de Lion contre Saladin. Les processions religieuses, comme la Fête-Dieu instituée en 1264, promènent bientôt dans les rues des figures géantes.
Les géants sortent dans la rue
En 1424, à Barcelone, le premier géant connu sort pour la procession de la Fête-Dieu. C'est un Goliath, payé par la ville pour se faire battre par David. Le 16 juin 1530, à Douai, les vanniers font défiler un géant d'osier, Gayant. Un an plus tard, les fruitiers réclament qu'on lui trouve une épouse : Marie Cagenon le rejoint. Leurs enfants arriveront en 1720. Le Nord de la France compte aujourd'hui des centaines de géants. Avec la Tarasque de Tarascon et le Poulain de Pézenas, Gayant et le Reuze de Cassel font partie des « géants et dragons processionnels » inscrits par l'UNESCO.
Des tigres aux ballons
Le 27 novembre 1924, à New York, le premier défilé des grands magasins Macy's fait marcher des tigres, des ours et des éléphants du zoo. Les enfants ont peur : en 1927, les animaux sont remplacés par des ballons géants. La parade gonflable était née.
La rue redevient une scène
À partir des années 1970, en France, des artistes décident que la rue sera leur théâtre. En 1983, Michel Crespin fonde Lieux publics, premier centre de création pour les arts de la rue, installé depuis 1990 à Marseille, aujourd'hui à la Cité des arts de la rue. Il lance aussi le festival d'Aurillac en 1986, un an avant Chalon dans la rue (1987). En septembre 1993, au Havre, Royal de Luxe fait « tomber du ciel » un géant manipulé à vue, qui raconte une histoire à toute une ville pendant trois jours. En 2018, le Minotaure de La Machine, 47 tonnes et 13 mètres de haut, attire près de 900 000 spectateurs à Toulouse.
Dans le Tarn, les Plasticiens Volants, nés à Paris en 1976 et installés depuis 1999 dans une ancienne mégisserie de Graulhet, font flotter au-dessus des foules leurs immenses marionnettes gonflées à l'hélium, manipulées depuis le sol avec des complices recrutés sur place. Ils ont joué dans plus de quarante pays et une dizaine d'années au Carnaval de Nice. C'est le lien le plus direct entre le cortège carnavalesque et le spectacle monumental d'aujourd'hui. Une prochaine chronique leur fera la place qu'ils méritent.
La déambulation contemporaine, avec ses échassiers, ses acrobates, ses structures lumineuses et ses musiques, est l'héritière de toute cette histoire : le char de Dionysos, le géant de Douai, le cortège du Bœuf gras. Elle garde l'essentiel : transformer, le temps d'un passage, l'espace de tous en scène de rêve.
Pourquoi se masque-t-on ?
- Pour être tous égaux. Sous le masque, plus de rang ni de nom. C'est pour cela que les pouvoirs inquiets l'interdisent, comme à Paris en 1790.
- Pour inverser les rôles. L'homme devient femme, le maître valet, l'humain bête : le cerf de Césaire d'Arles, l'ourse d'Apulée.
- Pour chasser l'hiver et les mauvais esprits. Cloches, crécelles et masques cornus réveillent la terre, comme ceux des busós de Mohács, en Hongrie.
- Pour se moquer. Le masque autorise la satire : les chars caricaturaux de Nice, Cologne ou Viareggio en sont les héritiers.
- Pour se souvenir et résister. Le Canboulay de Trinidad ou les Mardi Gras Indians rappellent l'esclavage et la liberté conquise.
Sources et pour aller plus loin
Livres
- Mikhaïl Bakhtine, L'Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, Gallimard, 1970.
- Daniel Fabre, Carnaval ou la fête à l'envers, Gallimard, coll. « Découvertes », 1992.
- Jacques Heers, Fêtes des fous et carnavals, Fayard, 1983.
- Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt (dir.), Le Charivari, EHESS / Mouton, 1981.
- Emmanuel Le Roy Ladurie, Le Carnaval de Romans, Gallimard, 1979.
- Mona Ozouf, La Fête révolutionnaire, 1789-1799, Gallimard, 1976.
- Mary Beard, The Roman Triumph, Harvard University Press, 2007.
- Max Harris, Sacred Folly: A New History of the Feast of Fools, Cornell University Press, 2011.
En ligne
- Dictionnaire de l'Académie française, « Carnaval » : dictionnaire-academie.fr
- Apulée, Métamorphoses, livre XI (texte latin) : thelatinlibrary.com
- M. Grinberg et S. Kinser, « Les combats de Carnaval et de Carême », Annales ESC, 1983 : persee.fr
- BnF Gallica, « Le Roman de Fauvel » : gallica.bnf.fr
- EHESS, « Charivaris, antimusiques d'un rituel insaisissable » : les-reveillees.ehess.fr
- UNESCO, patrimoine culturel immatériel (carnavals, géants et dragons processionnels) : ich.unesco.org
- UNESCO, retrait du carnaval d'Alost (décision 14.COM 12) : ich.unesco.org
- Festkomitee Kölner Karneval, histoire du carnaval de Cologne : koelner-karneval.org
- 64 Parishes, « Mardi Gras in New Orleans » : 64parishes.org
- Département du Nord, « Depuis 1530, la famille Gayant veille sur les Douaisiens » : info.lenord.fr
- Cité des arts de la rue, Lieux publics : lacitedesartsdelarue.net
- Royal de Luxe, Le Géant tombé du ciel : royal-de-luxe.com
Crédits des images
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- Charivari, Roman de Fauvel, vers 1317-1321, BnF, ms. français 146 — domaine public, source Gallica.
- Le bal des Ardents, Froissart, Chroniques, vers 1470, British Library (Harley 4380) — domaine public, via Wikimedia Commons.
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- Le char « bouche » de la compagnie Cirkul’R — photo Nawatography.
- Perle, création des Plasticiens Volants, Helsinki, 2009 — photo Miemo Penttinen, CC BY 2.0, Wikimedia Commons.