Compagnie Cirkul’R

Chroniques de rue

Histoire des carnavals et des parades : 2 500 ans de monde à l'envers

Par la compagnie Cirkul’R · · lecture 20 min

Tableau de Bruegel : sur une place de village, un gros homme à cheval sur un tonneau affronte une femme maigre sur un chariot, au milieu d'une foule en fête
Pieter Bruegel l'Ancien, Le Combat de Carnaval et Carême, 1559. Le gros Carnaval, à cheval sur son tonneau, charge la maigre Carême et ses deux harengs.

Il était une fois une rue qui, quelques jours par an, n'appartenait plus à personne… ou plutôt à tout le monde. Le valet y devenait roi, le roi finissait sur le bûcher, les hommes portaient des robes et les ours des chapeaux. Depuis 2 500 ans, sous mille noms, les peuples d'Europe et d'ailleurs sortent masqués pour mettre le monde cul par-dessus tête. Voici l'histoire des carnavals et des parades, des chars de Dionysos aux géants des arts de la rue.

Avant le carnaval : dieux, navires et rois pour rire

Commençons par une mise en garde : le carnaval n'est pas une fête romaine qui aurait traversé les siècles en se cachant sous un masque. C'est une invention chrétienne du Moyen Âge, inséparable du Carême. Mais pour se construire, il a recyclé des gestes beaucoup plus anciens : le char qui promène un dieu, le roi pour rire, le maître qui sert son esclave, l'homme déguisé en bête. Les historiens, comme Jacques Heers, se méfient des « survivances païennes » trop belles pour être vraies. Les gestes, eux, sont bien là.

Le bateau à roues de Dionysos

Fragments d'un bol grec antique orange et noir : Dionysos et un satyre assis dans un bateau posé sur des roues
Dionysos, une vigne à la main, et un satyre flûtiste dans un bateau monté sur roues : skyphos attique à figures noires, vers 500 av. J.-C., Musée national archéologique d'Athènes. Photo : ArchaiOptix, CC BY-SA 4.0.

Vers 500 avant notre ère, des potiers d'Athènes peignent sur leurs vases une scène étonnante : Dionysos, dieu du vin, assis dans un navire monté sur roues, tiré à travers la ville et escorté de satyres qui jouent de la flûte. C'est le plus ancien « char de parade » connu en Europe. Il précède de vingt-cinq siècles les chars de Nice et de Viareggio.

Les Saturnales : le monde à l'envers, version romaine

Peinture : sous des colonnes antiques, des Romains festoient, boivent et dansent pendant les Saturnales
Antoine-François Callet, L'Hiver ou les Saturnales, 1783, musée du Louvre.

À Rome, à partir du 17 décembre, on fête Saturne. Pendant les Saturnales, on banquette, on joue aux dés et on s'offre des cadeaux. Surtout, on renverse l'ordre social : les esclaves dînent avec leurs maîtres, et tout le monde coiffe le bonnet des affranchis. Un « roi des Saturnales », tiré aux dés, peut ordonner n'importe quelle bêtise aux convives. Tout le monde n'aimait pas ce vacarme : Pline le Jeune raconte qu'il s'était fait aménager, dans sa villa, une chambre isolée où il se réfugiait pendant que la maison entière « résonnait des cris de fête ».

Une ourse en robe de dame

Fresque antique : des prêtres vêtus de blanc célèbrent un rite sur les marches d'un temple, devant des fidèles
Prêtres d'Isis célébrant le rite de l'eau sacrée devant le temple de la déesse. Ce n'est pas la procession du navire, mais le même culte : fresque d'Herculanum, Ier siècle, Musée archéologique national de Naples.

Au IIe siècle, l'écrivain Apulée décrit le cortège qui ouvre la saison de navigation en l'honneur d'Isis, le Navigium Isidis. Avant les prêtres défile une troupe déguisée qui ressemble furieusement à un carnaval : un faux soldat, un faux magistrat, un faux philosophe, un homme habillé en femme… et une ourse apprivoisée vêtue en matrone, portée en chaise, suivie d'un singe en bonnet phrygien et d'un âne à qui l'on a collé des ailes. C'est l'un des plus anciens défilés costumés décrits en détail.

En Provence, on se déguisait déjà en cerf

Enluminure médiévale : des danseurs portant des masques de cerf, de lièvre et de cheval font une ronde en se tenant la main
Danseurs masqués en cerf, en lièvre et en cheval, marge du Roman d'Alexandre, vers 1340, Bodleian Library, Oxford.

Aux calendes de janvier, dans tout l'Empire, on se déguise en cerf ou en vieille femme, et les hommes se travestissent. Les évêques tonnent contre ces pratiques, et parmi eux Césaire d'Arles, au VIe siècle. Autrement dit, les Provençaux se masquaient déjà en bêtes quatre siècles avant que le mot « carnaval » n'existe.

Le triomphe, ancêtre de la parade

Peinture de Mantegna : Jules César sur un char doré, entouré de soldats portant des lauriers et des trophées
Andrea Mantegna, Les Triomphes de César, IX : César sur son char, vers 1484-1492. Le triomphe romain, première grande parade de l'histoire européenne.

Quand un général romain revenait vainqueur, il traversait la ville jusqu'au Capitole : butin, tableaux peints des batailles, captifs, musiciens, parfois des éléphants. C'est le prototype de la parade. Détail savoureux : les soldats avaient le droit de chanter des couplets grivois contre leur propre général. César lui-même fut moqué pour ses conquêtes amoureuses. Le rire protégeait le vainqueur de l'orgueil… et préparait déjà la satire des chars de carnaval.

D'où vient le mot « carnaval » ?

Le mot nous vient de l'italien carnevale, lui-même tiré du latin médiéval carnelevare, « ôter la viande ». Le carnaval, c'est le moment où l'on retire la viande de la table, juste avant le Carême. Le français l'emprunte au XIIIe siècle, sous la forme quarnivalle. Selon les philologues italiens, son plus ancien emploi connu n'a rien de festif : dans un document de l'abbaye de Subiaco, en 965, carnelevare désigne une échéance de loyer, comme on dirait aujourd'hui « payable à la Saint-Michel ».

Deux étymologies séduisantes circulent pourtant partout. La première fait venir « carnaval » de carrus navalis, le char-navire d'Isis. C'est joli, mais aucun texte latin n'emploie cette expression, et chez Apulée le navire d'Isis est porté puis lancé à la mer, pas roulé. La seconde, carne vale, « adieu la viande ! », est un calembour ancien, pas une étymologie.

Détail de tableau : une femme maigre vêtue de gris, assise sur une charrette tirée par un moine et une nonne, avec des poissons et des bretzels
Dame Carême, maigre et vêtue de gris, tirée sur sa charrette avec ses harengs et ses bretzels : détail du Combat de Carnaval et Carême de Bruegel, 1559.

En Provence, on dit Caramantran, de « carême-entrant » : les jours gras qui précèdent l'entrée en Carême. C'est aussi le nom du mannequin que l'on juge et que l'on brûle. Au Portugal et au Brésil, l'ancien nom du carnaval, entrudo, veut dire « entrée » (en Carême).

Le Moyen Âge : le gras contre le maigre

Pour comprendre le carnaval, il faut regarder le calendrier. Le Carême, ce sont quarante jours de jeûne avant Pâques : pas de viande, pas de fête, pas de noces. Juste avant, on vide les garde-manger et on se lâche. La période grasse culmine aux « jours gras », jusqu'au Mardi gras. Le mercredi des Cendres sonne la fin de la récréation. Comme Pâques change de date chaque année, le carnaval aussi.

Les gens du Moyen Âge ont mis ce calendrier en scène sous la forme d'une bataille : le combat de Carnaval et Carême. Dès le XIIIe siècle, un fabliau raconte la guerre entre Charnage (la viande) et Carême. En 1559, Bruegel en tire son célèbre tableau : Carnaval, ventru, à cheval sur un tonneau, brandit une broche garnie d'une tête de cochon ; Carême, maigre, lui répond avec une pelle à four où se battent deux harengs.

Charivaris et fête des Fous

Enluminure médiévale : une bande de personnages masqués et déguisés défile en tapant sur des ustensiles
Le charivari du Roman de Fauvel, Paris, vers 1317-1321 (BnF, ms. français 146). L'une des plus anciennes images d'un chahut masqué.

Le charivari est un chahut nocturne : casseroles, cornes et masques contre le veuf qui se remarie ou le couple mal assorti. Vers 1316, un manuscrit parisien, le Roman de Fauvel, en donne la première image : une bande masquée vient troubler la nuit de noces de Fauvel, cheval devenu roi.

Gravure ancienne : une foule de fous coiffés de bonnets à grelots danse et joue sur une place de village
La Fête des fous, gravure de Pieter van der Heyden d'après Bruegel, vers 1570, Bibliothèque nationale de France.

On parle aussi beaucoup de la fête des Fous, où de jeunes clercs élisaient un « évêque des fous » autour du 1er janvier. À Beauvais et à Sens, on chantait même une prose en l'honneur de l'âne. L'image d'orgies sacrilèges dans les cathédrales vient pourtant surtout de ses censeurs. L'historien Max Harris a montré qu'il s'agissait d'abord d'une liturgie joyeuse et autorisée.

Le bal des Ardents

Enluminure : des danseurs déguisés en hommes sauvages prennent feu dans une salle de bal, une dame protège le roi sous sa robe
Le bal des Ardents (1393), dans les Chroniques de Froissart, vers 1470 (British Library).

Le 28 janvier 1393, à Paris, le roi Charles VI et cinq compagnons se déguisent en « hommes sauvages », couverts de lin enduit de poix, pour un charivari. Une torche s'approche de trop près : quatre des danseurs meurent brûlés. Le roi ne doit la vie qu'à la duchesse de Berry, qui l'enveloppe dans sa robe. La chronique de Froissart rendra l'histoire célèbre.

Le procès de Caramantran

Gravure coloriée : un cortège funèbre de personnages en chapeau haut-de-forme porte le Carnaval en terre, sous des affiches de bals
L'Enterrement du Carnaval, gravure satirique coloriée, Wiener Theaterzeitung, Vienne, 1843. Partout, le roi de la fête finit enterré, noyé ou brûlé.

Partout en Europe, le carnaval finit mal pour son roi. En Provence, Caramantran, mannequin de paille et de chiffons, est promené dans les rues puis accusé de tous les malheurs de l'année : le gel, la sécheresse, les impôts, les maris trompés. Il a un procureur, il a un avocat, il est toujours condamné. Puis il brûle. En chassant ce bouc émissaire, la communauté se purifie avant le Carême. La tradition est bien vivante, de Sausset-les-Pins à Marseille.

Feuille d'imagerie populaire en quatre cases : un cheval conduit une voiture tirée par un homme, un dindon mène des enfants, des bêtes servent les humains
Le Monde renversé, imagerie populaire de Metz, XIXe siècle, musée Carnavalet : le cheval conduit la voiture tirée par l'homme.

Au XXe siècle, le penseur russe Mikhaïl Bakhtine a fait du carnaval le symbole du monde à l'envers : le rire populaire qui rabaisse les puissants et régénère tout le monde, la place publique où tous sont égaux pour un temps. C'est vrai, mais pas toujours. Le carnaval a aussi servi de soupape tolérée par le pouvoir, et parfois de prétexte à la violence. La suite de l'histoire le montre.

Bougies, masques et bœuf gras : l'époque moderne

Rome, la course et les bougies

Peinture : sur une place de Rome dominée par une colonne antique, une foule masquée et des cavaliers font la fête
Johannes Lingelbach, Carnaval à Rome, vers 1650, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

En 1466, le pape Paul II installe le carnaval sur la grande rue de Rome, qui y gagnera son nom de Corso (la course). On y fait courir des ânes, des vieillards… et des chevaux sans cavalier, les barberi, jusqu'en 1882. La fête a aussi sa face sombre : de 1466 à 1668, la « course des Juifs » oblige les Juifs de Rome à courir sous les moqueries, jusqu'à ce que Clément IX l'abolisse. Le monde à l'envers sait aussi humilier.

Peinture nocturne : la grande rue de Rome illuminée par des milliers de petites bougies tenues par la foule
Ippolito Caffi, Carnaval à Rome, la fête des moccoletti, 1852.

Le dernier soir, c'est la fête des moccoletti : chacun tient une petite bougie et tente d'éteindre celle du voisin en lui criant gaiement « Sia ammazzato chi non porta moccolo ! » (« Mort à qui n'a pas de bougie ! »). Goethe en fait la chute de son Carnaval romain (1789).

Eau-forte : trois acteurs masqués de la commedia dell'arte dansent devant un rideau, sous le titre Balli di Sfessania
Jacques Callot, frontispice des Balli di Sfessania, vers 1622 : les masques de la commedia dell'arte. Metropolitan Museum of Art.

En Italie toujours, la commedia dell'arte, attestée dès le milieu du XVIe siècle, fournit à toute l'Europe ses masques, Arlequin, Pantalon et le Docteur.

Venise, le carnaval des masques

Peinture : sur la Piazzetta de Venise, devant le palais des Doges, une foule regarde des pyramides humaines et une grande machine de fête illuminée
Gabriel Bella, La Fête du jeudi gras sur la Piazzetta, vers 1780, Fondation Querini Stampalia, Venise. Au centre, les pyramides humaines des « forces d'Hercule ».

Dès 1094, un document du doge Vitale Falier mentionne des divertissements publics, et en 1296 le Sénat fait du dernier jour avant le Carême un jour férié. À Venise, le carnaval s'étend de la Saint-Étienne, le 26 décembre, jusqu'au mercredi des Cendres. Les fabricants de masques, les mascareri, ont leurs statuts depuis 1436. Le masque roi est la bauta : un visage blanc au menton saillant, porté avec une grande cape noire et un tricorne, qui permet de boire et de manger sans se démasquer. Les femmes portent la moretta, un petit ovale de velours noir que l'on tient en mordant un bouton : impossible de parler sans se dévoiler. On joue masqué au Ridotto, la maison de jeu ouverte en 1638, jusqu'à sa fermeture en 1774.

Le jeudi gras, sur la Piazzetta, les deux camps rivaux de la ville, Castellani et Nicolotti, s'affrontent en bâtissant des pyramides humaines, les « forces d'Hercule ». À partir de 1548, un funambule monte même sur une corde tendue jusqu'au sommet du campanile de Saint-Marc : c'est le « vol du Turc ». Après un accident mortel en 1759, on le remplace par une colombe en bois. Le vol humain ne revient qu'en 2001, sous le nom de « vol de l'Ange ». Des acrobates de rue avant l'heure ! Avec la chute de la République en 1797, le carnaval s'éteint pour près de deux siècles. Il renaît en 1979, grâce aux habitants et à la ville. Quant au fameux masque de médecin de peste, il n'était pas, à l'origine, un masque de carnaval.

Romans, 1580 : le carnaval qui tourna au massacre

En février 1580, à Romans, dans le Dauphiné, le carnaval sert de théâtre à un règlement de comptes : sous les masques, les notables font assassiner le drapier Jean Serve, dit Paumier, chef du parti populaire, et une vingtaine d'artisans sont tués. L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie en a tiré un livre célèbre, Le Carnaval de Romans (1979).

Paris et son Bœuf gras

Photographie de 1896 : un char portant un bœuf décoré avance sur un boulevard parisien au milieu de la foule
Le char du Bœuf gras sur le boulevard Saint-Germain, carnaval de 1896. Photographie d'Hippolyte Blancard (musée Carnavalet).

À Paris, le roi du carnaval est… un bœuf. Les garçons bouchers promènent un bœuf gras enrubanné, monté par un enfant qui figure l'Amour. En 1739, ils le font même monter jusqu'au Palais de justice pour saluer le premier président du Parlement. La Révolution s'en méfie : le 31 janvier 1790, Paris interdit les masques, de peur que des royalistes ne complotent dessous. Le Bœuf gras revient en 1805, défile presque chaque année jusqu'en 1870, puis renaît en 1896.

Peinture : au petit matin, une foule masquée et des voitures à chevaux descendent une rue de Paris en désordre
Charles Nanteuil, La Descente de la Courtille, 1842, musée Carnavalet : au matin du mercredi des Cendres, les masques redescendent de Belleville vers Paris.

1873 : le carnaval devient spectacle

Au XIXe siècle, les bourgeois trouvent le carnaval de rue trop violent : on s'y bombarde de farine, d'œufs et de boulettes de plâtre. Les élites le reprennent en main et inventent le carnaval moderne : des comités des fêtes, des chars à thème, un souverain de carnaval, des tribunes payantes, des affiches et des trains de touristes. Le carnaval passe de la fête où l'on joue à la fête que l'on regarde.

Peinture de 1836 : un défilé de chars et de cavaliers costumés traverse une grande place de Cologne bordée de spectateurs
Simon Meister, Le lundi des Roses sur le Neumarkt, Cologne, 1836. Le carnaval organisé, avec chars et public.

Cologne ouvre la voie : le 10 février 1823, son tout nouveau comité organise le premier grand défilé du Rosenmontag, le lundi des Roses. Puis vient une année magique, 1873. À Nice, Andriot Saëtone fonde le Comité des fêtes et lance le premier corso de chars. En 1876, la première bataille de fleurs envahit la Promenade des Anglais, devant les riches hivernants. La même année 1873, à Viareggio, en Toscane, une poignée de jeunes gens fait défiler des calèches décorées le jour du mardi gras.

Affiche colorée de Jules Chéret pour les fêtes de Nice 1907 : une jeune femme en robe légère lance des fleurs
Jules Chéret, affiche des Fêtes de Nice 1907 (BnF). Le carnaval devient une destination touristique.
Photographie de 1912 : un char surmonté d'un grand roi de carnaval en carton-pâte avance devant la foule à Nice
Le char de Sa Majesté Carnaval XL, carnaval de Nice, 11 février 1912. Photographie de l'Agence Rol (BnF).

Viareggio va inventer le char moderne. En 1925, le peintre Antonio D'Arliano a l'idée de presser du papier journal collé à la farine dans des moules en plâtre. Le papier moulé est léger et solide : les chars se mettent à grandir, jusqu'à une vingtaine de mètres de haut aujourd'hui. Nice perfectionne de son côté la technique du carton-pâte et ses célèbres « grosses têtes ». Pour tout savoir sur ces géants de papier, lisez notre chronique Carnaval de Viareggio : les géants de papier mâché.

Photographie de 1912 : sur un trottoir parisien, des passants en manteaux d'hiver se lancent des confettis
Bataille de confettis le jour du Mardi gras, Paris, 20 février 1912. Photographie de l'Agence Rol (BnF).

Et les confettis ? À l'origine, en Italie, les confetti sont des dragées que l'on se jette à la figure, puis des boulettes de plâtre qui crèvent les yeux. Vers 1875, à Milan, l'ingénieur Enrico Mangili a une idée de génie : il récupère les petites rondelles de papier perforé qui servent de litière dans les élevages de vers à soie, et les vend. Le confetti de papier est né. Trieste revendique aussi l'invention, mais sur la foi d'un témoignage recueilli quatre-vingts ans plus tard.

Le tour du monde des carnavals

Le carnaval traverse l'Atlantique avec les colons français, espagnols et portugais. En Amérique, il se mêle aux cultures africaines et amérindiennes et devient souvent une fête de résistance autant que de réjouissance.

La Nouvelle-Orléans : Mardi Gras

Photographie de 1890 : un char décoré tiré par des chevaux défile dans une large avenue de La Nouvelle-Orléans
Défilé du Mardi Gras sur Canal Street, La Nouvelle-Orléans, 18 février 1890 (Rijksmuseum).

On raconte souvent que l'explorateur Iberville a fêté le premier Mardi gras d'Amérique en 1699. En réalité, il a seulement baptisé un lieu « Pointe du Mardi Gras », et son journal ne parle d'aucune fête. Les premières célébrations attestées ont lieu à Mobile, en 1703. À La Nouvelle-Orléans, le 24 février 1857, la Mistick Krewe of Comus invente un modèle qui fera école : une société secrète, un défilé à thème éclairé aux flambeaux, un grand bal. Rex, « roi du carnaval », suit en 1872. Ces krewes furent longtemps réservées aux Blancs. La communauté afro-américaine répondit avec la krewe Zulu (1909) et les Mardi Gras Indians.

Rio : de l'entrudo au Sambódromo

Aquarelle : dans une salle de Rio, des hommes et des femmes s'aspergent d'eau et se poursuivent en riant
Augustus Earle, Jeux pendant le carnaval à Rio de Janeiro, vers 1822 : l'entrudo, où l'on s'asperge d'eau. National Library of Australia.

Au Brésil, l'entrudo portugais était une immense bataille d'eau et de farine, interdite en 1853. Le carnaval de Rio se réinvente ensuite au fil des sociétés, des cortèges et des blocos. En 1928 naît Deixa Falar, considérée par la tradition comme la première école de samba. Le 2 mars 1984, l'architecte Oscar Niemeyer inaugure le Sambódromo, construit en environ 120 jours. Sous ses gradins, le reste de l'année, il y avait des salles de classe.

Vue plongeante de nuit sur le Sambódromo : un char géant en forme de tigre avance entre des gradins noirs de monde
Nuit de défilé au Sambódromo de Rio, 2015 : le char avance entre des gradins noirs de monde. Photo : Tata Barreto / Agência Brasil, CC BY 3.0 BR.

Le premier concours d'écoles de samba a lieu le 7 février 1932, sur la Praça Onze : dix-neuf écoles défilent et Mangueira l'emporte avec les sambas de Cartola. Aujourd'hui, les douze écoles de l'élite défilent chacune pendant 60 à 70 minutes devant plus de 70 000 spectateurs, avec plusieurs milliers de membres, au moins 200 percussionnistes, des chars géants et des danseuses en costumes de plumes. Un jury les note sur neuf critères, de la batterie aux chars en passant par les costumes. Chaque année, le maire remet les clés de la ville au roi Momo, couronné pour la première fois en 1933. Et dans la rue, le carnaval appartient aux blocos : le plus ancien, le Cordão da Bola Preta, fondé en 1918, entraîne encore des centaines de milliers de fêtards.

Une danseuse de samba en costume de plumes orange et or défile sur la piste, les tribunes en arrière-plan
Une passista de l'école Estácio de Sá, 2016. Photo : Tomaz Silva / Agência Brasil, CC BY 3.0 BR.
Un groupe de danseurs en costumes dorés à larges jupes tourne sur la piste devant des tribunes pleines
Une ala dorée de l'école Vila Isabel devant les tribunes pleines, 2016. Photo : Tomaz Silva / Agência Brasil, CC BY 2.0.

Trinidad et Londres : le carnaval de la liberté

À Trinidad, après l'abolition de l'esclavage (1838), les affranchis s'emparent du carnaval avec le Canboulay, une procession aux flambeaux. En février 1881, quelque 150 policiers viennent confisquer tambours et torches : ils sont mis en déroute à coups de bâtons. L'interdiction des tambours qui suivit poussera, au XXe siècle, à inventer le steelpan. À Londres, après les émeutes racistes de 1958, la journaliste trinidadienne Claudia Jones organise un premier « Caribbean Carnival » en salle (1959). En août 1966, lors d'une fête de quartier à Notting Hill, le musicien Russell Henderson part faire un tour dans les rues avec son steelband : la foule le suit, et le carnaval de Notting Hill est né.

Bâle, Binche, Oruro : lanternes, plumes et diables

Aquarelle : de nuit, des tambours et des personnages masqués défilent dans une rue de Bâle à la lueur des lanternes
Hieronymus Hess, Le Morgestraich, 1843 : la plus ancienne image connue de l'ouverture du carnaval de Bâle.

À Bâle, le lundi qui suit le mercredi des Cendres, à 4 heures du matin précises, toute la ville éteint ses lumières : c'est le Morgestraich. Seules brillent les lanternes peintes des cliques, au son des fifres et des tambours. À Binche, en Belgique, des centaines de Gilles en sabots, grelots et chapeaux de plumes d'autruche dansent le Mardi gras en lançant des oranges.

Photographie de 1970 : un danseur de la Diablada portant un masque de diable cornu et un costume brodé
Danseur de la Diablada au carnaval d'Oruro, Bolivie, 1970 (Organisation des États américains, via la Library of Congress).

À Oruro, en Bolivie, un ancien culte andin s'est fondu dans la dévotion à la Vierge du Socavón, protectrice des mineurs. Plus de 28 000 danseurs y défilent, dont les diables masqués de la Diablada.

Les carnavals inscrits au patrimoine de l'UNESCO

Photographie de 1926 : des dizaines de Gilles en costume et grands chapeaux de plumes d'autruche défilent sur la Grand-Place de Binche devant une foule immense
Les Gilles de Binche coiffés de plumes d'autruche sur la Grand-Place, 1926. Le carnaval de Binche est inscrit au patrimoine de l'UNESCO depuis 2003. Photographie de l'Agence Rol (BnF).

Une vingtaine de carnavals et de traditions carnavalesques sont inscrits au patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Parmi eux : Oruro (2001), Binche et Barranquilla (2003), les géants et dragons processionnels de Belgique et de France (2005), Mohács (2009), le frevo de Recife (2012), Granville, seul carnaval français (2016), et Bâle (2017). Contrairement à une idée répandue, ni Rio, ni Venise, ni Nice, ni La Nouvelle-Orléans n'y figurent. Et en 2019, le carnaval d'Alost, en Belgique, est devenu le premier élément retiré de la liste, après des chars jugés antisémites. Le monde à l'envers a ses limites.

Géants, parades et déambulations

Le carnaval n'est qu'une des familles de défilés. L'histoire de la parade, c'est surtout l'histoire de qui a le droit d'occuper la rue : le pouvoir avec ses triomphes et ses entrées royales, le sacré avec ses processions, la communauté avec ses géants et ses carnavals, le commerce avec ses parades publicitaires, et enfin les artistes.

Entrées royales et processions

Miniature médiévale : la reine Isabeau, entourée de dames et de seigneurs, entre dans Paris sous les bannières fleurdelisées
L'entrée de la reine Isabeau de Bavière à Paris en 1389, miniature des Chroniques de Froissart, vers 1470, British Library.

Du XIVe au XVIIe siècle, quand un souverain entre dans une ville, on lui joue des tableaux vivants sur des estrades. Le 22 août 1389, pour l'entrée d'Isabeau de Bavière à Paris, on reconstitue même une croisade, avec Richard Cœur de Lion contre Saladin. Les processions religieuses, comme la Fête-Dieu instituée en 1264, promènent bientôt dans les rues des figures géantes.

Les géants sortent dans la rue

Gravure ancienne : le géant Gayant, sa femme et leurs enfants défilent dans les rues de Douai devant la foule
E. Wallet, Fête communale de Douai : Gayant et sa famille, estampe du XIXe siècle (BnF).

En 1424, à Barcelone, le premier géant connu sort pour la procession de la Fête-Dieu. C'est un Goliath, payé par la ville pour se faire battre par David. Le 16 juin 1530, à Douai, les vanniers font défiler un géant d'osier, Gayant. Un an plus tard, les fruitiers réclament qu'on lui trouve une épouse : Marie Cagenon le rejoint. Leurs enfants arriveront en 1720. Le Nord de la France compte aujourd'hui des centaines de géants. Avec la Tarasque de Tarascon et le Poulain de Pézenas, Gayant et le Reuze de Cassel font partie des « géants et dragons processionnels » inscrits par l'UNESCO.

Des tigres aux ballons

Le 27 novembre 1924, à New York, le premier défilé des grands magasins Macy's fait marcher des tigres, des ours et des éléphants du zoo. Les enfants ont peur : en 1927, les animaux sont remplacés par des ballons géants. La parade gonflable était née.

La rue redevient une scène

Photographie ancienne : un berger landais juché sur de hautes échasses pose au pied d'un pin
Sylvain Dornon, échassier landais, photographié à Arcachon à la fin du XIXe siècle. Les échasses, outil des bergers, sont devenues un art de la rue.

À partir des années 1970, en France, des artistes décident que la rue sera leur théâtre. En 1983, Michel Crespin fonde Lieux publics, premier centre de création pour les arts de la rue, installé depuis 1990 à Marseille, aujourd'hui à la Cité des arts de la rue. Il lance aussi le festival d'Aurillac en 1986, un an avant Chalon dans la rue (1987). En septembre 1993, au Havre, Royal de Luxe fait « tomber du ciel » un géant manipulé à vue, qui raconte une histoire à toute une ville pendant trois jours. En 2018, le Minotaure de La Machine, 47 tonnes et 13 mètres de haut, attire près de 900 000 spectateurs à Toulouse.

Une immense créature marine gonflable flotte de nuit devant la cathédrale blanche d'Helsinki, au-dessus d'une foule
Le spectacle Perle des Plasticiens Volants à la Nuit des Arts d'Helsinki, 2009. Photo : Miemo Penttinen, CC BY 2.0.

Dans le Tarn, les Plasticiens Volants, nés à Paris en 1976 et installés depuis 1999 dans une ancienne mégisserie de Graulhet, font flotter au-dessus des foules leurs immenses marionnettes gonflées à l'hélium, manipulées depuis le sol avec des complices recrutés sur place. Ils ont joué dans plus de quarante pays et une dizaine d'années au Carnaval de Nice. C'est le lien le plus direct entre le cortège carnavalesque et le spectacle monumental d'aujourd'hui. Une prochaine chronique leur fera la place qu'ils méritent.

La déambulation contemporaine, avec ses échassiers, ses acrobates, ses structures lumineuses et ses musiques, est l'héritière de toute cette histoire : le char de Dionysos, le géant de Douai, le cortège du Bœuf gras. Elle garde l'essentiel : transformer, le temps d'un passage, l'espace de tous en scène de rêve.

Pourquoi se masque-t-on ?

Peinture de James Ensor : une foule de personnages aux masques grotesques et colorés se presse, chapeaux et visages grimaçants
James Ensor, L'Intrigue, 1890, Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers.

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